AULNAY EN CLAIR
Comme je l’ai écrit à plusieurs reprises, j’interviens souvent 3 à 4 fois par an pour une association « dialogue et citoyenneté » qui travaille pour le service de probation du tribunal de Bobigny.
Cette association intervient auprès de ceux qui ont été condamnés à une sanction légère (TIG) comme plus lourde (quelques années d’emprisonnement). Il s’agit, à travers de ce qu’on appelle des stages de citoyenneté, de leur faire rencontrer tous les acteurs institutionnels mais aussi des spécialistes de l’expression (corporelle ou linguistique) afin mieux leur faire comprendre le rôle de la société et comment s’y réinsérer.
C’est un objectif capital car à côté de l’inévitable sanction, dont je suis un fervent partisan, il faut aussi préparer la sortie, elle aussi inévitable.
Cela fait donc 5 ans maintenant, que je me mets à disposition de cette association pour expliquer le rôle des élus et des décisions que nous devons prendre. J’ai ainsi rencontré, des personnes libres mais sanctionnées pour des choses mineures, comme des personnes incarcérées pour des choses majeures que ce soit, à la maison d’arrêt de Villepinte comme au centre pénitencier de Villejuif.
C’est parfois dur mais humainement enrichissant. Connaître les erreurs des autres apprend à en faire moins, et quand on fait de la politique comprendre c’est assurément mieux décider et agir.
Vendredi 29 janvier, cette association intervenait cette fois dans un collège de notre ville, le collège Pablo Neruda, auprès des délégués des classes de 4ème et 3ème. Cette intervention, à la demande du principal visait à leur faire comprendre également ce qu’est un citoyen.
Je me suis donc retrouvé, avec les deux personnes de cette association (des gens absolument extraordinaires), devant une vingtaine de jeunes de 13 à 16 ans.
Le dialogue, comme toujours fut difficile à entamer, mais très vite les questions ont fusé et l’intérêt est monté.
- Comment ça fonctionne (la mairie) ?
- Pourquoi je ne suis pas d’accord avec le maire (parfois si quand même) ?
- Est-ce que je veux être président de la république ?
- Peur ou pas peur dans le quartier ?
- Trop de violence dans le quartier ?
- Que fait la police ?
- Pourquoi la police vient ?
- etc
En fait il y avait deux types d’intervenants : ceux qui avaient des choses à dire et ceux qui voulaient les empêcher de le dire. Ainsi ceux qui avouaient avoir parfois peur se faisait « rectifier » par ceux qui n’avaient pas peur, par exemple.
Ce qui fut très instructif, c’était de voir en fait l’intérêt grandissant d’une partie des collégiens qui petit à petit comprenait que leurs questions peuvent trouver des réponses.
Ce fut également de voir comment, alors qu’ils ne pensaient eux-mêmes avoir aucun rôle à jouer, ils en sont venus à envisager que leurs paroles et leurs actes pouvaient avoir de l’importance.
Le débat s’est terminé sur le problème des « courses » de motos entre les immeubles. Là s’est fait jour une vrai difficulté : celle de percevoir ce qui est bien et mal, ce qui peut mettre en danger soi-même ou autrui, ce qui est de la responsabilité des adultes et non d’un « gamin » aussi habile soit-il sur une moto.
Les ados sont turbulents, on le sait tous pour y être passé. Ils ont besoin de se construire une identité en partie contre le monde des adultes. Mais ce que les deux responsables associatifs et moi-même avons vu relève d’autre chose.
On a vu des enfants qui n’ont pas conscience d’en être, qui pensent être l’égal des adultes tant sur le plan du droit que du pouvoir de décision.
On a vu des enfants qui ne font plus le lien entre leurs décisions et leurs conséquences, qui ne font plus de différence entre le danger volontaire et le risque inhérent.
On a vu des enfants qui refusaient la décision contraire des adultes ,au seul prétexte que s’amuser était aussi important que risquer sa vie mais aussi celle des autres.
Bref, un vaste débat qui n’a pas fini de poser la question : comment avons-nous éduqué cette génération ? Et la question a son importance parce qu’ils vont eux aussi devoir en éduquer une !
C’est pour moi, un vrai recul de civilisation. Car si l’homme construit une société pour y vivre à sa façon, il forge aussi la conscience qu’il fait partie d’un groupe qui poursuit d’autres objectifs que son simple plaisir, son simple bonheur, son simple confort. Or cette conscience disparaît.
Que les enfants n’y soient pas tout à fait sensibles n’est pas forcément étonnant, mais qu’ils se comportent comme si cela leur était totalement étranger est beaucoup plus inquiétant.
Toutefois, restons sur une note positive.
D’abord il y a, comme avec cette association, des gens qui font un formidable travail de développement de cette conscience et les derniers mots de quelques uns des gamins qui se trouvaient là m’ont fait entrevoir l’espoir : « M’sieur, c’est bien ce que vous faites ! »
Cela vaut le coup de poursuivre.